
Le Dormoir de Lantara
Boucle du Dormoir, Forêt de Fontainebleau
The building
Le mot dormoir ne signifie pas ce que l'on croit. Ce n'est pas un dortoir au sens moderne : c'est un abri, un lieu de repos, une halte dans un long trajet. Bien avant que Barbizon n'attire les peintres, la forêt était traversée par d'immenses troupeaux passant d'un pâturage à l'autre. Cette clairière du Bas-Bréau était leur étape : jusqu'à vingt mille bêtes en une seule nuit, avec le bruit et l'odeur qui emplissaient les arbres.
La clairière porte le nom de Simon-Mathurin Lantara, paysagiste né en 1729, qui commença sa vie comme gardien de troupeaux. Il y a là une justesse : un homme parti d'entre les bêtes, dont le nom marque aujourd'hui le lieu de leur repos. Il mourut en 1778 dans un hospice parisien, ignoré de l'Académie, admiré de quelques collectionneurs, impossible à protéger. Diderot lui consacra un quatrain où la Foi lui donne ses livres, l'Espérance le fait vivre et la Charité l'ensevelit.
Que Lantara ait réellement fréquenté cette forêt est une question que les chercheurs ont compliquée. Le musée départemental des peintres de Barbizon note que ses liens avec Fontainebleau relèvent autant de la légende que de la biographie. Mais dans les années 1820, une nouvelle génération de peintres arrive en quête de racines et de devanciers : la réputation de Lantara est alors remodelée pour s'ajuster au paysage dont ils étaient déjà épris. La clairière a pris son nom comme les lieux prennent les leurs — par répétition, par nécessité, par ce désir d'ancrer un sentiment dans un fait.
Díaz de la Peña l'a peinte. Rousseau a travaillé tout près. Corot a parcouru le Bas-Bréau. Gustave Le Gray a photographié le site en 1852. Le dormoir était devenu davantage qu'une halte à bestiaux : un lieu inscrit dans le récit que les peintres de Barbizon construisaient sur eux-mêmes et sur leurs prédécesseurs.
Sur place, cette histoire en couches ne saute pas aux yeux. La clairière est silencieuse. Les arbres sont hauts. Ce qui demeure, c'est cette qualité de lumière qui attire les peintres depuis deux siècles — et le silence qui suit le passage des troupeaux.