Préservation
Comment la forêt fut sauvée
Sur Théodore Rousseau, le décret de 1861 et l'argument par lequel les peintres ont protégé ce qu'on présente souvent comme la première réserve naturelle au monde.

L'argument que Théodore Rousseau avança pour sauver la forêt de Fontainebleau n'était pas écologique. Il ne pouvait pas l'être : le mot n'avait pas encore le sens que nous lui donnons. Son argument était esthétique, et il a porté.
En 1852, Rousseau rédige avec son ami le critique Alfred Sensier une lettre au duc de Morny, alors ministre de l'Intérieur, au nom de « tous les artistes qui peignent la forêt ». L'administration forestière abat depuis des décennies les vieux chênes et les hêtres de Fontainebleau pour les remplacer par des résineux à croissance rapide : un calcul commercial rationnel, et, aux yeux de Rousseau, une destruction pour laquelle il n'existe pas de mot juste. Il ne plaide pas l'écologie. Il plaide l'art. Ces arbres sont pour les paysagistes ce que les œuvres des maîtres sont pour les autres artistes : des modèles irremplaçables, accumulés au fil des siècles, impossibles à fabriquer comme à remplacer. Les détruire, c'est détruire une école.
L'argument porte. En 1853, l'administration soustrait aux coupes 624 hectares de vieilles futaies et de rochers, du Bas-Bréau aux gorges d'Apremont. On les appelle les « séries artistiques ». Le vocabulaire de la peinture mis au service de la protection d'un paysage.
Rousseau continue. Installé à Barbizon depuis 1847, il a fait de la forêt le sujet et le moteur de toute son œuvre. Il connaît chaque bloc, chaque clairière, chaque arbre dont la hache de l'administration se rapproche. Les peintres de Barbizon ne sont pourtant pas encore célébrés en 1852 : Rousseau lui-même a été si constamment écarté par le jury du Salon, à partir de 1836, qu'on l'a surnommé « le grand refusé ». Mais à la fin des années 1850, les tableaux de forêt commencent à se vendre, et les collectionneurs qui les achètent ont l'oreille des bonnes personnes.
Le 13 août 1861, un décret impérial soustrait à toute exploitation 1 097 hectares de la forêt de Fontainebleau, 542 de vieilles futaies et 555 de rochers, au nom de leur valeur artistique. On y voit souvent la première réserve naturelle au monde : le parc de Yellowstone ne sera créé que onze ans plus tard. Le combat continue après lui. Dans les années 1870, un Comité de protection artistique de la forêt, soutenu notamment par Victor Hugo, puis l'intervention de George Sand prennent le relais pour défendre et étendre ces séries.
Rousseau n'aura pas vu la suite. Il meurt à Barbizon en décembre 1867, bien avant que l'idée ne fasse son chemin, en France puis bien au-delà, jusqu'à tout l'édifice du droit de la protection de la nature qui couvre aujourd'hui une part considérable de la planète. Il repose au cimetière de Chailly-en-Bière, aux côtés de Millet.
Ce qui demeure en forêt, c'est ce pour quoi il s'est battu : les vieux chênes du Bas-Bréau, les grès des gorges d'Apremont, les clairières où la lumière tombe le matin comme elle tombait quand il y plantait son chevalet. Les chemins des peintres sont toujours là, balisés aujourd'hui de bleu. La forêt n'a pas beaucoup changé. C'est précisément tout l'enjeu.