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Paysage

Les chemins vers la lisière

Une courte cartographie des chemins qui mènent des rues pavées aux grès usés par le temps.

Une allée forestière bordée de grands arbres, menant vers une clairière lumineuse en forêt de Fontainebleau.
Claude Monet, Le Pavé de Chailly, 1865. Musée d'Orsay. Domaine public.

Le village s'arrête très nettement. Un instant, on est dans une rue pavée, entre des murs et des portails, avec une odeur de cuisine quelque part. Puis le pavé cesse, le sol devient sable, et l'on est en forêt. Pas de zone tampon, pas de parc, pas de transition progressive. Juste une lisière, et puis les arbres.

J'ai franchi ce seuil plus de fois que je ne saurais le compter, et il me fait toujours quelque chose. Je crois que c'est le changement d'acoustique autant que le reste : les bruits de la rue disparaissent presque aussitôt, remplacés par quelque chose qui n'est pas le silence, mais un calme bien plus profond, celui des vieux arbres et du grès.

Les peintres venus à Barbizon franchissaient cette lisière presque chaque jour. Ils portaient des chevalets pliants et des boîtes de couleurs en bois, les outils de la peinture en plein air, encore assez nouveaux, et partaient en forêt de Fontainebleau à la recherche de choses précises : une clairière d'une certaine qualité de lumière, un chaos de grès qu'ils retrouvaient, un arbre que Théodore Rousseau pouvait étudier des mois, voire des années.

Claude-François Denecourt, que l'on surnommait le Sylvain, commence à partir de 1842 à tracer des sentiers à travers la forêt. Il les balise de flèches bleues peintes sur les rochers et publie des guides qui en donnent les itinéraires. Une partie de ce réseau structure encore la forêt aujourd'hui. Ce qu'on appelle désormais le Sentier des Peintres suit en partie le terrain où travaillaient les peintres de Barbizon, et relie la lisière du village aux clairières et aux chaos rocheux qui apparaissent dans leurs tableaux.

J'en parcours une partie presque tous les matins. La lumière à l'entrée de la forêt, entre sept et neuf heures, a la même clarté que celle qui a attiré les peintres. Les rochers sont les mêmes rochers. La forêt, fait rare, est protégée depuis le milieu du XIXe siècle : les séries artistiques de 1853, officialisées et étendues en 1861, sont nées en partie à la demande des peintres eux-mêmes. Le lieu a donc moins changé en deux siècles que la plupart des paysages.

Ce que je remarque pendant ces promenades, c'est que les peintres ne cherchaient pas le spectaculaire. Il n'y a pas de grands panoramas dans cette forêt, ni sommets ni cascades. Ce qui retenait leur attention était ordinaire : la façon dont le lichen pousse sur un rocher exposé au nord, la lumière sous la canopée en octobre, la couleur du chemin de sable le matin. L'attention à ce qui ne se remarque pas. C'est encore, je crois, la bonne manière de marcher ici.