Aller au contenu

← Retour aux récits

Vie du village

L'auberge Ganne, une académie par accident

Sur l'auberge Ganne, où le sens pratique d'un épicier a fait naître, sans le vouloir, une école.

Façade en pierre de l'Auberge Ganne, couverte de lierre, sur la Grande Rue de Barbizon.

L'histoire de l'auberge Ganne commence par un commerce. François Ganne et sa femme tiennent sur la Grande Rue une épicerie qui sert à boire et à manger, puis loge des hôtes. Ces hôtes sont des peintres : des années 1820 aux années 1860, près d'une soixantaine d'artistes, français et étrangers, s'y côtoient ou s'y succèdent. Ils ont souvent plus de toiles que d'argent ; les Ganne ont des chambres libres et un solide sens pratique. La légende veut que les peintres aient réglé leur pension en tableaux. La réalité est plus modeste, et plus belle : ils ont peint partout, sur les meubles, sur les panneaux des portes, jusque sur les murs des chambres.

Il en est sorti, en quelques décennies, quelque chose que personne n'avait prévu : des murs couverts d'esquisses et d'études, une salle à manger où l'on mangeait ensemble, où l'on se disputait sur la lumière et la technique, où l'on dessinait parfois sur le mobilier. L'auberge est devenue une sorte d'académie par accident : sans programme ni maître, mais fondée sur des préoccupations partagées et une proximité quotidienne, ce qui est sans doute plus utile.

J'y pense parfois en tenant la galerie. Les conditions qui produisent un travail artistique sérieux sont rarement grandioses ou officielles. Elles sont le plus souvent pratiques : des chambres abordables, un logeur tolérant, assez de temps le matin avant que la lumière ne tourne. Le père Ganne n'a pas fondé d'école. Il a simplement laissé les peintres vivre et travailler chez lui. Le reste est venu de la proximité et du temps, pas d'un dessein.

Le bâtiment se dresse toujours sur la Grande Rue. Acquis par la commune en 1987, il abrite depuis 1995 le musée des Peintres de Barbizon, devenu départemental en 2004. Lors des travaux, au début des années 1990, on a découvert à l'étage, sous les papiers peints et les badigeons, les dessins et pochades laissés par les artistes. C'est, pour un musée, une archive d'une franchise rare : presque rien de ce qui subsiste là n'a été fait pour la postérité, tout est né du quotidien.

Quand j'y emmène quelqu'un pour la première fois, c'est généralement ce qui frappe : pas la qualité des œuvres, inégale, mais l'ordinaire de ces traces. Une vie commune consignée en dessins. L'histoire y paraît moins une histoire de l'art qu'une histoire de vie, ce que les peintres de Barbizon, au fond, défendaient aussi dans leur œuvre.