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Vie du village

La maison du crime

Au matin du 6 septembre 1893, un vieux peintre suisse est retrouvé mort dans sa maison de la Grande Rue. Trois ans plus tard, la même maison rouvre sous un nom emprunté à Rousseau : l'Hôtel des Charmettes.

Carte postale colorisée des Charmettes vers 1910 : façade à colombages sur la Grande Rue, deux automobiles d'époque et un groupe d'habitants devant le portail.
Carte postale, vers 1910 (A. Siron éditeur, Fontainebleau). Domaine public.

Le peintre suisse Albert Landerer s'installe à Barbizon vers 1876, dans une maison entourée de murs sur la Grande Rue. Il ne cherche pas à rivaliser avec les paysagistes : il peint des mousquetaires, des batailles, des souvenirs guerriers de sa Suisse natale. Au début des années 1890, c'est un vieil homme très sourd et très confiant.

C'est alors qu'une domestique venue de Suisse entre à son service : Nothburgia Binder. Elle a déjà une vie d'aventures derrière elle : mariée à Buenos Aires, veuve peu après, elle a hérité de la fortune de son premier mari. Un mois après son arrivée, le peintre parle de l'épouser. Ses amis s'éloignent, au point qu'il ne trouve parmi eux aucun témoin pour son mariage, célébré en octobre 1892. Il a plus de soixante-quinze ans, elle n'en a pas trente. Les testaments en sa faveur se succèdent, confirmés par une donation devant notaire.

Un artisan de Fontainebleau, Jean Lacampagne, est venu chez le peintre pour des travaux de plomberie. Il tient aussi un café en ville. Il devient l'amant de la jeune femme, et tout le monde le sait. Presque chaque nuit, il traverse la forêt à bicyclette, laisse sa machine à la porte de la propriété et entre par le jardin. Landerer ne voit rien : il en fait son ami, et même son exécuteur testamentaire. Lacampagne place chez lui sa propre fille, Hélène, quinze ans, comme servante.

Le 5 septembre 1893, vers huit heures et demie du soir, Mme Landerer, qui loge depuis plusieurs jours à Fontainebleau, entre avec Lacampagne dans un magasin de nouveautés de la rue Grande. Elle demande un costume de deuil complet. On lui répond qu'il faudra quarante-huit heures pour le confectionner. Elle insiste : elle le veut tout de suite.

Le lendemain matin, c'est Hélène qui découvre le corps. Albert Landerer est mort dans son lit, trois balles de revolver dans la tête, toutes du côté gauche. Au pied du lit, à droite, on a posé un vieux revolver rouillé. La mise en scène ne trompe personne : le peintre n'était pas gaucher.

Les allées et venues de la matinée achèvent d'éveiller les soupçons. Prévenu par son fils, Lacampagne accourt en cabriolet avec Mme Landerer, puis repart aussitôt, seul, voir un notaire à Fontainebleau. L'enquête établit qu'il a acheté un revolver à Paris quatre jours plus tôt. Au matin du crime, il a écrit au magasin pour qu'on ne porte pas cet achat sur sa note, afin que sa femme n'en sache rien. Il prétendra ensuite avoir jeté l'arme dans l'étang des Carpes.

L'affaire est jugée à Melun les 25 et 26 mai 1894. Les deux accusés nient tout, jusqu'à leur liaison, jusqu'à l'achat du costume de deuil. Le jury délibère une demi-heure et les déclare coupables, avec des circonstances atténuantes. Lacampagne et la veuve Landerer sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité, et la salle applaudit le verdict.

À l'automne 1894, on vend aux enchères le mobilier du peintre. Surprise : dans une sacoche, on découvre une cachette que les assassins n'avaient jamais trouvée. Elle contient 3 100 francs en billets de banque et une tabatière en or renfermant une bague. Lacampagne, lui, vient d'arriver au bagne de Nouvelle-Calédonie.

Reste la maison. Au village, on ne l'appelle plus que « la maison du crime ». À l'été 1895, la justice la met en vente : une petite maison avec un atelier de peintre à l'étage, sur un terrain clos d'environ 2 200 mètres carrés. Le sculpteur Marqueste l'emporte d'abord, mais Théodore Duhamel surenchérit et l'obtient. Le nouveau propriétaire juge qu'il aura du mal à la louer et décide d'en faire un hôtel. Il lui choisit un nom poétique : les Charmettes, en souvenir du hameau de Savoie où Jean-Jacques Rousseau vécut auprès de Mme de Warens. En septembre 1896, une soirée musicale y est déjà donnée.

Au printemps 1897, un Suisse, Emile Schaller, reprend l'établissement. Sa famille le tiendra pendant plus d'un demi-siècle, et c'est à l'Hôtel des Charmettes qu'on installe, en 1902, le premier téléphone mis à la disposition du public à Barbizon. De la maison du crime, il ne reste bientôt plus qu'un nom de villégiature.